“Personne ne sort les fusils”: hacker le langage pour devoiler le visage caché de la société

“Personne ne sort les fusils”: hacker le langage pour devoiler le visage caché de la société

Cet article a été publié sur le numéro 5 de Sphères, revue du laboratoire ICTT d’Avignon Université (dont je suis membre).

Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris : Seuil, 2020

Sandra Lucbert nous dit – et ce n’est pas sans douleur – que la langue que nous parlons tous les jours est devenue un piège, une cage. Ou mieux : un outil de dissimulation, d’occultation du réel. Et que la langue littéraire peut nous aider à sortir de cet aveuglement. « La littérature est ce qu’il y a de plus vrai dans ce qui nous entoure et offre aux politiques une clef de lecture de la ‘réalité’, peut-être la plus féconde de toutes »1, vient au secours Jean-Paul Fitoussi. Économiste, il s’interroge depuis quelques années sur l’emprise d’une novlangue sur nos sociétés. « Suffirait-il alors de retrouver un langage de vérité (c’est-à-dire de sincérité, car que savons-nous de la vérité?) pour retrouver la confiance des citoyens ? »2. Lucbert parle un langage de vérité-sincérité et nous emmène dans un territoire où économie, politique, littérature et linguistique se croisent, s’influencent et façonnent nos vies : « les mots d’une société ne contiennent qu’elle »3. Comment peut-on, donc, porter un regard critique sur cette société si la langue qu’elle nous impose ne nous le permet pas ? Lucbert force cette langue dans la direction d’une réponse et, « par littérature interposée »4, arrive à en faire un outil de dévoilement. Personne ne sort les fusils n’est pas un roman et pas non plus un essai, ce n’est pas de la poésie ni un reportage journalistique non plus. On pourrait le définir comme un objet narratif hybride, non conforme, qui dépasse les genres et les structures des textes écrits et sa puissance, sa prise sur le réel réside aussi en ce dépassement.

La novlangue dont nous parle Fitoussi est la même novlangue décrite par Lucbert mais, bien qu’à l’origine du terme il y a George Orwell et son 1984 (« newspeak », désormais traduit par « néoparler »), la référence (explicite) de l’écrivaine est plutôt Victor Klemperer, philologue allemand, auteur de LTI – La langue du troisième Reich: carnet d’un philologue, un travail fondamental d’analyse du langage utilisé par le pouvoir (nazi, dans son cas). Cette référence n’est pas un hasard : le livre s’ouvre avec une image du procès de Nuremberg. Mais c’est un autre procès qui est au centre du récit de Lucbert : le procès France Télécom.

Le procès, ouvert le 6 mai 2019 au tribunal de Paris, a été l’aboutissement d’une bataille judiciaire (commencée en 2009) d’anciens employés de France Télécom et des leurs familles pour permettre la reconnaissance du « harcèlement moral » causé par le management de l’entreprise. L’histoire de ces « années noires de France Télécom, qui ont culminé dans ce qu’on a appelé la ‘crise des suicides’, en 2009 »5, est connue et a fait les unes des médias pendant des années. Sept anciens dirigeants ont été condamnés en première instance le 20 décembre 20196.

Sandra Lucbert a assisté au procès et en est sortie avec une « rage indescriptible »7. C’est cette rage qui l’amène à hacker le langage néolibéral qu’elle a entendu dans la salle du tribunal et qui est, certes, la langue du management mais aussi la langue de nous tous, de nos sociétés, la « LCN : lingua capitalismi neoliberalis », comme Lucbert la définit en suivant l’exemple de Klemperer. Une définition nécessaire : pour viser les cibles. En latin : pour tenter une extériorité par rapport à une langue dont nous sommes (malgré nous) à l’intérieur, pour nous soustraire à une grammaire par laquelle nous sommes parlés.

Cette grammaire soutient un ordre social, qui est machinal : « mais toute machine est machinée »8. Or, cette machine « se voit uniquement en s’extirpant de la langue générale »9 et « depuis un ailleurs, le machinal ressemble souvent à un torture énigmatique »10.

La construction de cet ailleurs, Lucbert la poursuit à travers deux opérations. Tout d’abord, grâce au recours aux œuvres littéraires d’auteurs comme Proust, le Kafka de La colonie pénitentiaire, Rabelais, le Melville de Bartleby : celles-ci forment « quantité d’états de langage »11 que l’auteure « trimballe »12 avec elle, car la littérature impose « un écart permanent d’avec tout ce qu’on dit »13. Cette pratique de la littérature, ces références permettent un décalage du point d’observation. Deuxièmement, Lucbert change en permanence le registre de son écriture : narration, citations littéraires et journalistiques, analyse du langage, monologues en vers libre. Il s’agit d’un choix stylistique qui vise à mettre le lecteur dans une condition d’inconfort qui l’« oblige à se demander comment on parle »14. Si « le procès France Télécom est l’histoire d’un enlisement grammatical »15, sa narration ne peut que commencer par la langue et ses structures, ses automatismes, par leur dévoilement, par leur déconstruction.

Tout d’abord, la LCN renomme les choses : on ne dit plus « protégés » mais « assistés », on ne dit plus « salariés » mais « collaborateurs » ou « partenaires » ; l’anglais liquide du « flow » remplace une langue liée aux choses par le « flux » – « agilité, flexibilité, changement, mouvement, scalability »16 -, les idées sont acquises mais jamais expliquées ni démontrées – « on dit parce-que-la-dette, le-cash-flow-il-faut, les-salariés-faut-pas. Plus on l’affirme, plus on est convaincu, et toujours sans comprendre»17. On avance par « glissements lexicaux »18 : « sans compréhension de la cause, on n’aperçoit pas la cause »19. Mais cette logique machinale ne touche pas la machine qui la met en place. Elle touche des êtres humains et produit de la souffrance qui, à son tour, est déshumanisée, reconduite à la machine par la machine : « le DSM [Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders] invente des maladies à mesure que des nouvelle tortures de management apparaissent »20. La souffrance est donc privatisée et médicalisée21, sa cause est cachée par la novlangue et les individus qui sont touchés se voient attribuer la responsabilité de leur souffrance. « Les comptables de France Télécom appelaient ‘CDI sans chaise’ les postes à éliminer du bilan. C’est consigné dans l’ordonnance de renvoi. La logique du flow commande de retirer les chaises. La LCN fabrique les mots pour homologuer l’idée. Privés de chaise, le gens tombent. Le DSM leur attribue la chute »22.

Cette langue dessine donc un monde en nous empêchant, en même temps, de le comprendre : ses mots ne sont plus liés aux choses que nous connaissons. C’est comme cela qu’« une société entre dans le gens »23: « la machine sociale creuse les commandements dans les corps – jusqu’à les suicider »24. La LCN peut arriver à l’absurdité, sans sourciller : « L’entreprise ne reconnaît pas le harcèlement mais de négociations seront ouvertes pour déterminer un principe d’indemnisation. Donc : il y a des victimes de harcèlement mas il n’y a pas de harcèlement »25. On dirait de la dissonance cognitive : face à des éléments contradictoires (on reconnaît qu’il y a des victimes d’un crime mais on ne peut pas reconnaître le crime parce que cela entraînerait des lourdes conséquences sur le plan judiciaire mais aussi moral) le sujet met en place une stratégie rationalisante pour minimiser le conflit cognitif qui en résulte.

Lucbert démantèle « le plus précisément possible le système langagier »26 qui nous tient dans sa cohérence. Cette façon de disséquer le langage – qui renvoie aux pratiques de hacking du code informatique – nous permet de voir la structure qui le tient, de comprendre ses logiques et ses mécanismes et comprendre c’est aussi se donner les outils pour (ré)agir.

Le travail de Lucbert nous empêche de détourner le regard, même quand elle décrit les histoires des suicides et des dépressions racontées par les victimes et les témoins. Page après page, le livre exige toute notre attention pour que nous comprenions qu’eux (dominants) et nous (dominés) parlons la même langue. Klemperer l’avait déjà bien dit: les victimes se retrouvent à parler la langue des bourreaux qui leur a été imposée, petit à petit, un mot ou une expression à la fois. Mais nous ne devons pas oublier qu’« un monde n’est pas inéluctable ; c’est une version des rapports humains temporairement victorieuse »27, surtout face aux conséquences qu’un capitalisme rapace a produit en nous et autour de nous et qu’aucune novlangue peut effacer : crise environnementale, sociale et économique sont bien là.

Mark Fisher écrivait sur l’incapacité de saisir le présent et de l’articuler dans un discours culturel, en analysant nos sociétés néolibérales28 ; il parlait de production musicale, mais il aurait bien pu aussi parler de narration. Cette incapacité passe aussi par le langage. Nous vivons une époque touchée par la menace très concrète de la catastrophe (et peut-être ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire humaine) mais c’est avec grande difficulté que les écritures sur le contemporain arrivent à briser la (nov)langue qui nous domine pour tracer des pistes possibles vers un (nouveau) futur. Souvent elles s’arrêtent sur le seuil d’un désespoir amer. Personne ne sort les fusils franchit le cap et constitue un pas fondamental grâce à son travail sur le langage qui se fait outil de construction critique d’un demain possible, témoignage de courage, lucidité et détermination.

Bibliographie

Fisher, Mark, Ghosts of my life: writings on depression, hauntology and lost futures, Winchester : Zero Books, 2014

Fisher, Mark, K-Punk. The collected and unpublished writings of Mark Fisher (2004-2016), London, Repeater, 2018

Fitoussi, Jean-Paul, Comme on nous parle. L’emprise de la novlangue sur nos sociétés, Paris : Les liens qui libèrent, 2020

Lucbert, Sandra, Personne ne sort les fusils, Paris : Seuil, 2020

Notes

1 Jean-Paul Fitoussi, Comme on nous parle. L’emprise de la novlangue sur nos sociétés, Paris, Les liens qui libèrent, 2020, p. 67.

2 Ibid., p. 68.

3 Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Paris, Seuil, 2020, p. 33.

4 Ibid., p. 21.

5 Corinne Audouin, France Télécom : un procès pour quoi faire ?, France Inter, 2.07.2019, https://www.franceinter.fr/justice/france-telecom-un-proces-pour-quoi-faire (consulté le 28.12.2020).

6 Pour une chronique détaillée de l’affaire Télécom France et du procès, on renvoie aux deux dossiers de Mediapart : https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/dossier-france-telecom-des-suicides-au-proces, https://www.mediapart.fr/journal/france/dossier/france-telecom-chroniques-du-proces-d-un-harcelement-moral-grande-echelle (consultés le 28.12.2020).

7 Sandra Lucbert, interview dans « Par les temps qui courent », France Culture, 18.09.2020. https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/par-les-temps-qui-courent-emission-du-vendredi-18-septembre-2020 (consulté le 28.12.2020).

8 Sandra Lucbert, op. cit., p. 25.

9 Ibid., p. 25.

10 Ibid., p. 19.

11 Ibid., p. 19.

12 Ibid., p. 19.

13 Ibid., p. 19.

14 Sandra Lucbert, interview dans « Par les temps qui courent », France Culture, 18.09.2020, voire note 7.

15 Sandra Lucbert, op. cit., p. 21.

16 Ibid., p. 50.

17 Ibid., p. 35.

18 Ibid., p. 31.

19 Ibid., p. 132.

20 Ibid., p. 53.

21 C’est ce que Mark Fisher appelle, dans ses œuvres, « the privatisation of stress » en soulignant : « the social and political causation of distress is neatly sidestepped at the same time as discontent is individualised and interiorised ». Mark Fisher, The privatisation of stress, in K-Punk. The collected and unpublished writings of Mark Fisher (2004-2016), London, Repeater, 2018, p. 467.

22 Sandra Lucbert, op. cit., p. 59.

23 Ibid., p. 75.

24 Ibid., p. 80.

25 Ibid., p. 74.

26 Sandra Lucbert, interview dans « Par les temps qui courent », France Culture, 18.09.2020, voire note 7.

27 Sandra Lucbert, op. cit., p. 131.

28 Mark Fisher, Ghosts of my life: writings on depression, hauntology and lost futures, Winchester, Zero Books, 2014.

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